« Le battement d’une absence de bruit »

Pierre Soulages

Pas d’aile, pas d’oiseau, pas de vent, mais la nuit,
Rien que le battement d’une absence de bruit.
Guillevic

 

À mes enfants,

 

Grand-duc le veilleur
De notre château chanté
Enrobe la nuit.

 

 

Maintenant épaissi
Par la douceur de nuit
En blanche allure.

 

 

 

Ta voix s’envola
Dans la pénombre flottante
Du bois de sapins.

 

 

La tempête vibre
Les rêves de la maison
Comme une guimbarde.

 

 

 

 

Envol des oiseaux
Dans l’ombre de tes rêves.
Rythme de ta peau.

 

 

Emmanuel 

 

Le fleuve d’Héraclite

« Nous entrons et n’entrons pas dans le même fleuve ; nous sommes et ne sommes pas-«  Héraclite, fragment 49 a

 

 

La mouette emporte
En une goutte tout du fleuve
Vers le nid aride

 

 

Un poisson bondit
Voici là mon seul repère
Pour la vie entière

 

 

 

Phrasé enfantin
Modulé dans le courant
Plouf dans son LA

  

 

Inspir et expir
Pures, ne se précèdent
Ni se succèdent

 

 

 

 

Le fleuve effleure
Au bout de la longue branche
Le rythme cosmique

 

 

 

Vie et mort au cœur
De chaque instant ; en l’instant
Le corps, insulaire

 

 

 

À chaque vague
La crique se renouvelle
Sous sa robe bleue

 

Emmanuel 

 

La terre désirante

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1-

féconder ses ruines
les cris étouffés par le ciel vautré
enfin la libération des jambes, des ventres

                 la boucle ondule entre deux corps-écrire là son vital visage opale, délice manuel

soleil enfin surplombant les crêtes
la première faible oreille tremble sur la terrasse main chaude


2-

en toute innocence
la bouche racine
derrière ces sons …

pleine nuit
pose un mot joueur sur ma langue

la bille de souffle roulant s’efface dans l’étincelle de sa voix

flamme demeure
première ombre de lune enchantée de la gloire de son incertitude


3-

froissement de toute la vie, brisée

un univers à peine s’ébranle, rouge et violet remarquables

d’un signe, la gorge de la rivière m’appelle
me lève, me signe

taille fine de l’aube sous sa blonde frondaison


la nuit dernière, encore derrière nous
essaime ses trombones

4-

pincée d’ordinaire, ordonne le sel, l’algue
goutte à goutte d’un calme amour

et je me risque dans les forces nues, sourds de la tempête, orienté de jets de poussières de tes yeux,
fêtes des chocs de rencontres,
de retentissements en résonnances, ce matin j’aime ces rythmes de désirs libres, doux son de l’orchestre

une fleur dans la tempête, les objets crient, les organes jouent à la…

5-

air douce peau
orange
mue de mer

se peupler d’artisanes
modeler vers le haut ses couloirs, son natal
oui une manière amoureuse flottante sur les cils d’ici continuer
abandonné à la manière amoureuse de relancer son style
assis, adouci du lait de la Terre
où vas-tu, que dis-tu baiser ?
je me souviens de ton délicat royaume

6-

tout succombe
distille
soupir paisible …

amante main du poignet pivotant flottante sur la foule d’un seul bras
relations pures dans le jardin sous le ciel vraiment aérien
fol éventail s’envole, dans ma main pleine de mondes retentit la nouvelle retrouvée
empreintes troublées intensifiées dans le mouvement qui déjà nous soulève creusant le ciel, ses étages et ses stations, ses tapis et ses églises
la main de la vie en elle-même tient son rôle d’éclaircie, sent et agit
ma rumeur me porte, m’emmène à suivre mon blanc, mon île mon royaume

le vide se balance un peu plus entrainant redresse mes vallées


7-

le regard monte
tel le jour, tel le brouillard
prendre l’espace

prendre l’espace
telle la force de l’air frais prêt à s’enneiger déjà blanc déjà blanc

balayant les nuages à tour de bras
infiltrés

inspirées
les eaux calmes
loin recueillies
habitées déjà de gloire

8-

un corps fredonne de son feu sourire
donne sa verdure réchauffée
savoure le pain, la neige, l’eau potable

en blanche allure maintenant s’élargit de la douceur de la nuit
s’apaise d’entrains

souple dessein,
bleu-haut l’espace de sons d’organes dessine une plume
majestueusement ouvertement brume amoureusement

le texte suit son blanc comme la lune,
comme le fleuve son vert,
ne cesse de surprendre son auteur de changer son nom

9-

la propulsion de l’espace
silencieuse d’abord

dans la main creuse les lignes de forces se croisent s’entrecroisent les courants les contre-courants
modèlent une aimante, une aimée
phrasent leurs traines blanches
flottées flottantes

10-

dans l’évasé
aller
attiré `
par le nu debout
l’écorce
l’écorce du bouquet

se créer, droit et plaisant, à un centimètre du bois
fiançailles de rouleaux de tendresses
planent dans le ciel qui avait un instant notre goût

11-

fibres rosées tendent
ces deux veines pleines
qui résonnent
nervures encensées
s’élancent et
entrelacées
élancées

un deux trois nœuds
dans le grain d’hylé
à traverser les lignes
la ligne fine
les ondes lisses

12-

ce matin plier
ranger tes vieux vêtements
lavande soigneuse

sinueusement le corps s’imprévoit rouge-or lumière, si belle ornière, le coeur comblé du cadran solaire file rose

mon regret de voir une fleur tomber tombe avec elle
Emmanuel

COULOIRS D’ÉCOUTE – journal des aubes, juillet

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« là » lâchait ma fatigue devant les arbres blanchis par des semaines de lumière brûlante.
Deux encore encore une ou deux aubes, c’est tout.

1-

Entendre les premières créations du soleil,
ses cailloux de buissons,
devant la falaise en bois d’amour.
Entendre les mots sources,
depuis le maquis de cils.

À l’Est la lumière prolonge le chemin comme le ciel.
Rencontre de l’aube,
un couloir,
où librement le ventre va.

La lumière raccorde l’allée de vieux arbres clairsemés : invite pour le vélo du vent !

Les oliviers centenaires éclatés continuent de s’épisser d’étoiles mourantes.

2-

Goutte d’eau de la rivière dans la rivière pour la vie de l’instant-rapace.
Un poisson bondit, voici mon repère.

Force blanche du silence prête à enchanter, déjà rougie.
Mes lèvres orphelines baignent, planent réfugiées dans la poudre des trois primaires du levant.
J’avale de cette douceur qui me portant me traverse de ses dix mille fards comme un seul.

Mon squelette consolide cette pleine colonne solaire de tout son cœur.

Vers la place du village de Sainte-Lune les bras de courants m’entraînent vite en farandole.
Fiévreux, les cheveux verts se jouent de mes doigts.
J’épouse la foule des stridulations odorantes.
Sur l’usure des pavés, coule le rythme vierge.
Battements de récréation en récréation de soi.

3-

Résonnante cour millénaire en orbite,
corps de vibrations tourbillonnent.
Massage sonore, peau transparente de l’aube.
De hautes fréquences aiguisent la vitesse de l’éternité.
Les contrastes s’entrelacent,
les ventres s’embrasent,
les intervalles bourgeonnent des bouquets de brume chaude.

Parfum de rosée sur les pavés,
page sonore sans barre, sans clé, sans voûte s’envole.
Vibrations dans les vibrations,
enfantement enchantant,
écouter un seul instant et la cour redresse encore son acoustique,
les insectes chantent dans les haut-parleurs des façades,
sous les plumes frétillées,
sous les empaillements frémissants,
sous l’averse des choeurs de l’aube,
remonte l’orgue de la terre.

Ici, la renaissance, la pierre sculpte le temps.

4-

L’eau sait, ma tête ne résiste à être en bruine.
Pluie, le vide soulève ses gouffres,
le temps résonne ses cavernes,
les voix berent le timbre des pierres.
Air émaillé,
murmure de l’hospitalité du silence,
je me précipite, épars,
varie d’intensités,
pas à pas les pavés me crépitent.

Au loin, un grondement embrasse.
Dans la rumeur de la circulation éclatent de minuscules bulles de klaxon.
Dans cette heure de pluie tiède, des fantômes inlassablement s’effleurent.
Leurs doigts se relâchent dans la souplesse d’un regard.

Paysage de chambre,
musicalité d’une bougie,
une armoire héroïquement s’écartèle comme les bras du chef d’orchestre.

Aube avec toi, avant ma conception, j’étais un orgue.

5-

guidé par les insectes,
mon dos respirant la ligne d’ombrage s’allonge immobile.
Le balancement d’une longue branche évente ou griffe délicieusement mon cou.

Porosité, mille miroirs d’un mot, vert.
S’usent les pointes fines qui dans ce jardin dessinent une langue.

L’eau bue se cascade.
Les pieds éveillaient la nudité du monde dans la fraicheur de la rosée, des pas de géants !

Arachnée tisse mes veines transparentes tout en amour,
les trains d’ondes embarquent le visage,
les épées de la forêt noire miroitent de leur tendresse.

Dévaler d’une feuille de noyer, passer entre deux arbres parmi mille, s’approcher de la bouche fraîche du vieux frêne, longer la forêt à distance.
Maintenant erre entre le chant du rossignol et les harmoniques des cloches du cimetière.

6-

Oiseaux et moi nous laissons volontiers habiller par le voile solaire,
son infini tissage gonfle nos choeurs de d’amples distorsions,
nous sommes jaunes,
le vert aussi jaune !

J’étais peuple d’or, l’arbre aussi.

Muret à mille carats avec ses flutes microscopiques pour le vent,
ses cymbales pour la pluie,
sa chorale de poussière pour ses pierres.

La mousse touchée ornemente.
Une araignée avalant un insecte mange mon écoute.
Les corps transpercés dispersent les étoiles.

Une jeune famille de chênes habite et charpente follement une ruine.
Deux oisillons s’envolent comme des papillons, creusant ainsi la profonde vallée.

Une buse, restée tout ce temps silencieuse, prend son envol en deux claquements d’ailes.
Cette aube abrupte élançait ses majestés.

7-

L’aube toujours, partout.

La haute tonalité de la rivière,
les convois des flèches du soleil,
la confluence de générations,
s’accumulent dans mes muscles relâchés,
lent pain blond du jour,
les chevaux déjeunent jusqu’à minuit,
les oreilles de la forêt écoutent les secondes spacieuses,
les cigales viennent de percer mon fantôme.

Sur la falaise passait un visage.

Entre les pierres de la vieille église,
je m’évadais vers le verger qui maintenant dans la fraiche pénombre se resserre.

La barde de lianes montrait malicieusement la bouche ouverte du vieux chêne à un enfant,

des châteaux-forts venaient vers nous comme des montgolfières.

8-

Lèvres humides pour la glisse de trois étoiles.
Avec les plantes grimpantes du jardin je fais le mur vers l’Est…

Un courant d’air tiède disparaît au bas du dos qui ose rester sans trace,
cet instant là et nous deux seulement.

Arrivée de l’entourage animal,
des nuances de couleurs du troupeau impressionnent ma chaire trempée.
Les charmes de l’ancienne rallument l’éternité de la beauté,
je l’entends dans les veines de parois rocheuses,
je l’entends à travers les fissures des os,
lui dessine notre douceur,
la repose le long des tranchants,
avec l’élan du cheval,
la puissance de l’ours,
la dérive d’une écorce,
et nous nous alignons dans ce tableau de coquillages…

9-

Le paysage des hautes montagnes se met en place silencieusement,
uns à uns apparaissent les monts allégeants,
deux cils de villages immobiles,
les puits de lumières calligraphes,
les sapins, les bouquets de sapins,
les improvisations des falaises blanches.

Illusion de paix absolue grondée par un orage arrivant de nulle part et s’en allant partout,
unes à unes jaillissent les gorges ensanglantées,
uns à uns les pas des colonnes du vide sur l’alarme terrestre.

Seule la pluie sait qu’il n’y a jamais eu d’or dans la vallée.

Sept ciels tambourinent.
À l’apogée du tumulte, du noyau de la masse la plus sombre du ciel, éclatent les plus vifs éclairs.
Orage qui passe si vite, à la mesure de sa libre violence.

10-

L’argenterie des oliviers et amandiers éclatants,
il y a du miel sur la table en pierre de la vallée.

L’émeraude ruisselle ses lumières derrière les persiennes qui tamisent la chambre, les épaules.
Le lit continue sur la terrasse par la cime fleurie et ouateuse d’un albizia.

Vergers : dedans et dehors ; encore chambre, déjà champ,
J’entends des allées, des distances mais pas de séparation.

Depuis la puissance des chaos (éboulis sur éboulis),
depuis les tourbillons du canyon,
monte le vert frais dans lequel passent les ailes des rapaces et des colibris.

Marche entre oliviers et amandiers,
entre terre craquelée et ciel limpide,
entre Soleil et Lune,
entre aigle et serpent,
entre mûrier et figuier,
entre deux mains.

Le torse approche la vie de la rivière, je traverse ses essaims surpris par le passage tonitruant d’un sanglier, entre deux gongs décalés de deux églises.

11-

La voix de mon fils se perd dans le bruit des torrents,
j’écoute son conte dans la nuit éternelle de la forêt de sapins.
Chouettes et grives chantent, le vent se boise.

Entre couleuvres et vautours relances des cigales !

Un papillon se pose sur un épineux.
À l’abri du pont du diable, on ne peut plus bouger une rétine.

Doigts encore en sang,
rio sauvage –thym des rochers- sous les chaos.

L’espace entre les branches,
entre les éclats de roches,
traversé par le jour qui monte.

Silences du fond du canyon,
silences au loin du vol des vautours,
silences de l’oreille droite,
silences de l’oreille gauche,
musicaux.

Les vautours avancent dans des mouvements de yoyo comme au bout des doigts du vent,
ils manifestent immobiles les invisibles courants.
Trois avancent dans la même direction en ne cessant de s’éloigner et de se rapprocher les uns des autres.
L’intensité des rayonnements du Soleil diffractés à travers et autour des épais nuages en est presque sonore.

12-

Cher eucalyptus, ton parfum me veille toujours.

Dans un trou de branchage, à perte vue, l’océan.

L’enfant crie des blancs entre deux syllabes.
Vagues en lames tels des volets que je prends pour phare,
transport des flammes qui oscillent des siècles de front d’ondes.

Encordé par l’horizon,
bombé par la baie,
boire la fraîcheur des pins parasols et pousser les bateaux.

À la pointe des pouces des pionniers, une goutellette des marées.

Nage en aveugle ramène la mer, la grande fériée.

Le langage du hiboux

1er fevrier 2009

Pierre Soulages

1-

veilleur d’un château chanté
soutient un sillon-une âme de toi(t)
sors au nuage
recouvre l’horizon
giboule ses flèches de plumes
plisse
vole à la Lune

une lame souple le soutient
puis sa lance projette le temps
qui trouve sa signature

dorées, ses ailes passent

2-

une lucarne se passe des nuits
dans l’oubli des soupirs s’aiguisent

il rassemble un espace
telle la lande qui poursuit sa lumière

sa montagne d’organes s’accompagne
la plaine accompagne la poussière de son or

il touche le souvenir d’un murmure
son regard déshabille

une lucarne se passe des nuits
dans l’oubli des soupirs s’aiguisent


3-

les chambres se nuancent de mes écrits
cette croissance se bruine
jusqu’au levant qui porte le fluide

un indicible se déplie
d’une trace qui mange un nid
la brise sur les lèvres

le mot orage donne à être entendu
sa piscine blanche olympique suinte doucement ses poussières d’ors
un sillon recoupe les dernières voix

4-

le rapace se soulève d’un cil soudain
d’un trait tourne mon lit
me porte vers la bouche du ciel

c’est une histoire de souvenirs grandissants que l’amour inscrit au piano
je me déplace dans tes interstices troubles

mon sang prend une douche
un champignon de lumière prend son château
je sens le jour des poussières mortifères


5-

survivre, avec les lames des veines marbrées
soudain il me faufile un couloir
j’avance tout entier vers la terrasse en ensemble sensibles allants sons
dépasse les nuages sur le champ
seul la souveraine descend
si soudaine si délice la musique dans le vent dans le parc vers la tombe de qui ?


6-

ses yeux dessinent une planète
et embarquent de plein fouet les étoiles armé d’une hache tendre

silences là la faim infinie

présence porteuse d’un filet d’air sans pesanteur
son ordre à suivre souplement sang ou cendre-sel s’embrase
il me déplace sur une trainée verte attentif à la brise
c’est notre art de vivre
une corpulence à plein poumon
une ritournelle qui plane sur les rêveries tortueuses

Feu de bouquets (version actualisée)

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Pierrette Bloch

De « la honte d’être un homme » Primo lévi

1-

feux de bouquets
effilent nos hanches

s’amoncellent nos poupées

mirages de lumière sur la plaine
monte un jardin de poussières

montagne de dents d’or de lait
sous la pluie


2-

jaune sans rivière
moi qui ne pouvais retrouver le temps

l’immense nuage marron cadenasse

s’élance une île
vers deux trois marches de Soleil

le sel ma paix,
désirent, tragiques,
Clair-de-lune dans les bras jusqu’au figuier

au large la force d’un courant traverse le cri d’un oiseau
tremble une lumière terrestre pas si loin
se balance blanche
voute céleste une étoile dans ses yeux disparaissait

3-

refouler l’ombre triste tendre

dans une ordure : une aubépine, un sanglot, une peau de pamplemousse
s’embrasent sensibles

année de bouées porte un soir de couche
brille ici brûle là, brille ici brûle là

les yeux, les plumes peuvent-ils encore verser une goutte ?

4-

une foule au monde aujourd’hui avec les narines encore ouvertes pouvant à peine seulement avec lenteur un souffle de robe blanche peut-il nous prendre encore la main notre tremblote peut-elle encore danser ?

pendant ce temps, la rivière décrue

 

Emmanuel

Année heureuse

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Bonnard- Fenêtre ouverte

LA RIVE HEUREUSE

être chargé de dessins
océan, dune et vent large bouquet
pétales blancs, vagues-lames

s’aligner à la porte délicieuse de la tombée de la nuit
forteresse de coton, visage au printemps féminin
larme mon amour trace une falaise

les voix d’algues et de lait
se retournent dans les fauves
s’embrassent de nuages armés de braises

rivières vives, l’ange est un plateau dans un oeil du soir

 

 

Emmanuel